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lundi 19 janvier 2026

Quand l’Histoire se venge : pourquoi l’escalade Iran–Turquie–Irak–Syrie–Liban coule de source

Formulé ainsi, le titre suggère que l’on n’est pas face à un “accident”, mais à la continuité d’un vieux récit collectif, réactivé par les acteurs actuels.

Un carrefour de peuples et d’empires
Le premier élément à faire comprendre aux internautes, c’est que cette région est un carrefour ancien où se croisent Perses, Arabes, Turcs et Kurdes, avec des mémoires forgées par des siècles d’empires rivaux.

L’Iran s’inscrit dans une tradition impériale perse, avec la conscience d’être une civilisation à part, souvent en compétition avec les empires arabes puis ottomans.

La Turquie se vit comme l’héritière de l’Empire ottoman, qui a dominé pendant des siècles les Arabes de Syrie, d’Irak et du Liban, tout en cohabitant avec des Kurdes, des Arméniens, des Grecs et d’autres minorités.

Dans ce cadre, chaque État actuel porte en lui des couches d’histoire où frontières et loyautés n’étaient pas nationales, mais impériales, tribales ou religieuses, ce qui facilite le retour des réflexes de rivalité ancestrale.

Fracture sunnite–chiite et héritage des premiers siècles
Pour expliquer pourquoi la dimension religieuse “coule de source”, il faut rappeler que la rupture sunnite–chiite remonte aux premiers temps de l’islam, autour de la question de la succession du Prophète.

Le chiisme porte la mémoire d’une injustice originelle (la mise à l’écart de la famille du Prophète), et des épisodes traumatiques comme Karbala, qui structurent une théologie du martyre et de la résistance.Le sunnisme, majoritaire dans le monde musulman, a construit une légitimité autour du consensus de la communauté et des califats successifs, ce qui nourrit un rapport différent au pouvoir et à l’autorité.

Quand l’Iran chiite soutient des milices en Irak, en Syrie ou au Liban, et que la Turquie se positionne comme puissance sunnite, chacun réactive à sa manière ces récits théologico‑historiques, en les traduisant dans le langage stratégique contemporain.

Identités ethniques, tribales et mémoires localesLes États-nations issus de la période coloniale ont été dessinés sur des mosaïques ethniques et tribales beaucoup plus anciennes, qui ne se superposent pas proprement aux frontières modernes.

En Irak, les lignes chiites, sunnites et kurdes recoupent des histoires tribales et locales antérieures à l’État irakien, ce qui rend la loyauté à la communauté parfois plus forte que la loyauté nationale.

En Syrie et au Liban, les alaouites, les sunnites, les chiites, les Druzes et les chrétiens vivent avec des mémoires différentes de l’Empire ottoman, du mandat français, des guerres civiles et des interventions extérieures.

Dans une logique d’escalade, les acteurs politiques et militaires n’ont qu’à appuyer sur ces leviers identitaires pour rallier des bases sociales déjà structurées par ces mémoires ancestrales.

Pourquoi tout “coule de source” pour l’escalade
En combinant ces dimensions, il devient plus facile pour le public de comprendre que l’escalade religieuse et stratégique n’est pas un phénomène isolé, mais l’aboutissement logique d’un terrain déjà saturé de fractures anciennes.

Les élites politiques instrumentalisent les récits théologiques (martyre chiite, défense de la communauté sunnite, protection des minorités) pour donner un sens “sacré” à des objectifs de puissance très contemporains.

Les populations, travaillées par des siècles de mémoire impériale, de traumatismes coloniaux et de frontières contestées, sont réceptives à ces récits, ce qui rend la mobilisation pour la guerre plus intuitive que la mobilisation pour un compromis.

Présentée ainsi, ton hypothèse montre que la région n’entre pas dans une “nouvelle” crise, mais qu’elle retombe dans des logiques ancestrales que les acteurs actuels recyclent avec les outils de la géopolitique moderne.